été 2008
1. Randonnée
(Le 18 Août 2008, nous avons pris le chemin de Menez Gore en Brasparts. C'était une après-midi délicieuse, et comme nous avions un peu de temps devant nous , au retour, les mots, nés dans l'instant, ont gardé les parfums du lieu.)
Passant les derniers toits le chemin s'engouffrait dans la verdure sombre touffue sous les ifs, parfois longeant un pré éclaboussé de lumière.
Le souffle tendre d'un 15 Août traversé de papillons emportait les marcheurs vers un ponceau de chêne.
Ils devisaient gaiement sautant les terres gorgées d'eau comme des enfants pressés d'écouter le torrent chantonner sur les pierres.
Cet instant de beauté au centre des cyclones du monde appelait tout leur être à la sérénité. Le rythme de leurs pas au coeur des collines, leur empreinte dans l'humus, le frôlement des fougères à leurs hanches, le murmure des nuées à l'oreille des pins les habillaient de paix dans la maturité du jour. Main dans la main ils puisaient dans la nature odorante l'énergie de lier toutes les nuits en une gerbe d'amour. V+S
2. Traversée
(A observer l'écluse et le halage, à vivre là, devant la chute d'eau, se mêlent les images du dehors et du dedans... et puis l'envie d'ouvrir les portes, de jouer à l'éclusière...)
Nous croyons la coulée de l'eau immuable,
comme une parole ininterrompue venant du fond du ciel.
Barges, voiliers, saumons remontent le fleuve comme avant,
et notre pensée embrasse les collines voisines, les terres lointaines,
faisant sienne les larmes du monde jusqu'à la crainte du lendemain.
Les nuages s'amoncèlent, soulèvent la terre.
Nos peurs s'amplifient, la submergent,
elles passent l'écluse aux portes disjointes.
Dans l'aube incertaine, nos pensées folles remontent le fleuve
sans comprendre la course du vent dans les cimes.
L'angoisse s'agglutine dans les hameaux avant qu'on n'en revienne à la lecture des sources.
Les pluies torrentielles et le frémissement des pierres vont répondre aux questions des hommes,
pourtant l'écluse s'ouvre et se ferme sans retenue à l'instant même où nous le décidons.
Pourquoi laissons-nous passer nos peurs ?
L'eau bouillonnante nous interpelle.
Que transporte-t-elle dans ses méandres ?
Notre regard s'évade de l'écluse, se veut plus précis,
et dans la foison de brins, l'oeil retient les musiques vertes, bleues et jaunes des libellules.
Un soleil discret souligne la magnifiscence du lieu.
Autour de l'eau, subtilement retirées, une multitude d'ailes en mouvement se croisent,
fêtent le jour et l'abondance.
Pour nous et avec nous.
3. L'écluse
Voilà que l'écluse m'appelle de tous ses cris.
un batelier de l'été, arqué par l'effort, dompte la lourde porte aval.
Il geint de son propre désir, ne remarque pas l'envol du héron,
ni le glissement des canetons sous le feuillage, ni l'appel de leur mère, ni la chanson des syrphes.
L'homme a perdu la carte du ciel et la part de lui-même qui rêvait.
La manoeuvre dans le sas occupe toute sa pensée prisonnière d'une route déjà tracée.
Et j'ouvre l'écluse en amont,
puis les portes aux échelles se referment sur sa fuite.
Les rouages des crémaillères au repos, je délaisse l'étier de granit pour la berge.
Pieds nus parmi les herbes, nous sommes l'enfant et le poète, habités de tous les chants.
L'éclat de notre joie ricoche sur les rives, apaise l'eau et la flore,
s'élève en volutes dans le ciel comme une invocation à la paix, à l'amour, à la vie.
4. L'enfant-dieu
(Il suffit parfois d'une seule image, ici mon enfant vu de dos dominant l'écluse, et faisant tournoyer un bâton, pour que naisse un désir de conte...)
Il faisait un temps de libellule,
ciel d'été d'un bleu parfait,
brise légère de midi.
Posé sur la borne en granit dominant l'écluse,
l'enfant explorait le sas, la marche d'eau,
jusqu'à l'autre rive inaccessible, et déjà source de désir.
Il tapotait le sol d'un bâton de noisetier fraîchement taillé et marmonnait au vent des phrases qu'il ponctuait d'un geste guerrier.
« Qui serais-je dans mille ans ? Habiterais-je encore ces lieux ? Pourquoi les hommes ne conversent-ils plus avec les bêtes ? Est-ce vrai que j'ai une âme... ?
S'il en est ainsi, je suis un jeune dieu sur terre ! Quelles grandes choses vais-je accomplir ?
Moi le jeune dieu sur terre je lancerai des perles de sagesse et mettrai tous les coeurs à nu ! »
L'écho de sa parole éclata en messages d'amour sur la terre et les astres l'entendirent.
Son bâton s'enflamma dans un grondement d'orage. L'enfant se saisit hardiement du joyau tombé du ciel. Il ne connaissait pas la peur. Il contempla la lame étincelante d'or, et de sa nouvelle épée, fendit d'un trait de feu tous les mensonges des hommes. Il avisa un héron qui l'observait sous les aulnes... »vois, je suis ton roi ! J'ai la charge de la terre, des bêtes et des hommes ! Et demain des milliers d'enfants seront, comme moi, rois du monde ! »
5. Le portail 02.09.08
(Nous fermons la porte de notre maison et faisons face chaque jour à nous-même, à nos souvenirs, avec force ou fragilité...)
Nous existons entre roche ronce fougère et eau bruissante,
je passe le portail, les herbes hautes toujours humides,
le vantail qui fait écran à l'inconnu.
Un temps de sieste ou de méditation.
Je me ressource parmi les roses, les parfums, la bruyère en fleur.
Une persistance de Bach au dîner.
Les soucis du monde dans les verres à vin d'Espagne et la dernière goutte de poire sur l'absence...
Sommes-nous pareils aux repus, aux satisfaits, aux affâmés, aux incendiaires ?
Devant moi, devant chacun de nous,
une porte qui ne peut s'ouvrir dans la cohue,
une porte que nous savons devoir ouvrir seul, un jour qui vient très vite.
Tout autour personne ne pressent notre désarroi, cette question qui nous étreint.
Dans le silence nouveau,
nous cherchons l'issue avant la porte.
Il n'y a pas d'issue,
nous sommes seuls.
Un regard d'amour en arrière,
sans reproche, sans regret.
Et puis le corps vibrant, nous escaladons les marches.
Sous la porte, d'autres marches,
et le souffle d'air frais par la serrure.
- « Entre » dit une voix
« je suis la Vérité mais aussi la Beauté et l'Amour
entre, ici toute la place est pour les êtres libres ! »
-
« Et que sais-tu de moi ? »
La voix se penche :
-
« Il n'y a que les corps trempés de ciel qui vivent dans le véritable Amour.
Comment vas-tu révéler tes richesses ? »
-
« Je les égrennerai dans la nuit et celui qui est prêt à entendre les cueillera le temps d'une rose, le temps d'aimer toutes les vies, le temps d'aimer les mondes infinis »
6. le Pommier II 04.09.08
(Tous les jardins que j'ai traversés étaient habités de pommiers. J'ai une admiration pour cet arbre, presque une vénération. Voulez-vous que je vous lise le premier poème du pommier écrit il y a maintenant 20 ans, avant de vous donner à lire celui-ci ?)
J' ai vu les rosiers s'enraciner, donner des roses crème et orangées
J' ai vu la femme et l'homme s'éprendre de l'éclosion des roses et m'oublier,
moi, le petit pommier né du vent, d'un peu d'humus sur la roche.
Pourtant je donne, à pleines paumes,
à faire tomber mes fruits, silencieusement dans la nuit,
pour les mulots, les guêpes, les fourmis...
A quoi sert de donner à celui qui ne sait goûter ?
Ne vaudrait-il pas mieux que je m'en aille,
mourir à cette terre ?
M'empépiner ailleurs là où les fruits seront mangés ?
Pourquoi persister dans l'ombre de la roche ?
Qu'est-ce que mon destin si je me fige sans espoir ?
Est-il possible que je me déracine, que je m'extrais de l'ignorance du sol,
que des ailes se déploient de mes branches ?
De quelle terre vais-je hériter et qui viendra se nourrir de mes fruits ?
Je pense jusqu'au bout de mon être,
mes racines se lèvent plus légères que le vent,
je suis l'arbre aux fruits d'espérance !
De chaque pomme mûre vont naître onze pousses nouvelles.
Ma terre est l'air du ciel, ma rosée, le scintillement des étoiles.
Qui
parmi les hommes
a la conscience du don ?
Qui
parmi les hommes
a la conscience du don ?
7. Le soleil sur la pomme 04.09.08
(Si nous prenons le temps de respirer et de regarder tout autour de nous, nous devenons sensibles aux qualités apaisantes et généreuses de la nature et nous nous y abreuvons.)
Il y a l' éveillé, l' impatiente, l' indifférent,
les yeux clos, le regard perçant, les morts-vivants, les chevaliers...
Où es-tu ? où suis-je ?
J' avance sous la pluie et ne sais régir ni l'arc-en-ciel ni le soleil.
L'écheveau des années se dévide sans que je puisse le retenir.
où es-tu ? Qui suis-je ?
J' ai subi tant de violence qu'aujourd'hui je peux me dire invulnérable.
Et pourtant je crie et pleure, m'agite et m'empoisonne dans l'envers des jours.
L'horizon s'enchardonne à la fenêtre jusqu'à l'étouffement.
Dans l'angle, la solitude.
Et ma main se saisit de la corde à noeuds des rêves, d'un désir d'amour sans limite.
Je vois au-dessus des chardons l' échange de pollens, le rire naissant des feuilles.
Le ciel s'éclaircit, les chardons se replient.
Je me redresse et vais vers toi.
Au bord du fleuve la lumière descend sur l'arbre à fruits
nos mains tremblent,
j' approche une pomme à ta bouche,
et tu restes là, dans le couchant
à goûter le parfum du fruit,
à penser la Beauté des mondes

8. « Je suis un chat »
(je me suis inspirée très librement du livre « Je suis un Chat » de Natsume Söseki écrit en 1905, pendant l'ère Meiji. Bien sûr, je n'ai pu me mettre à l'ouvrage sans Frimousse, notre petite chatte à demi-siamoise.)
Le maître de la liberté, c'est moi et non ceux qui se disent mes maîtres. J'ai appris à leur plaire, à converser avec eux, à moduler le son de ma voix afin d'être entendue. Je sais me montrer impérieuse pour être obéie comme la dernière enfant de la maison.
On dit que les chats vivent avec les poètes, moi je dirai que les humains ont besoin des chats poètes pour écrire, de la nature aussi. Il n'y a rien de plus ravissant que de jouir d'un jardin à la végétation exubérante. Pourquoi l'oublient-t-ils ? Est-ce pour mon plaisir ? Ici je ne reçois d'ordre de personne, même sur le halage.
Assise sur l'ardoise dressée dans le tumulte de la dernière crue du fleuve, je dicte mes mémoires à la mère de l'enfant qui m'a choisie. Je ne sais comment exprimer ce lien qui nous unit depuis huit... ans attachement, habitude, affection, amour ? Son ami pense que nous ne sommes pas capables de manifester de l'amour, que nous n'avons pas de mémoire, nous les chats. Je ne peux lui vouloir, lui qui m'offre longuement sa main, matin et soir, comme fontaine où me désaltérer. Elle, n'a jamais le temps, on dit qu'elle médite...Oui, j'ai de l'attachement pour eux, fait d'une succession de petites attentions à mon égard, comme une invitation à rester. Quiétude.
Il y a des moments qui me désespèrent...
Je tremble d'inquiétude lorsque les valises s'accumulent dans l'entrée. L'absence signifie enfermement. Plus de chasse aux mulots, plus de guet sur l'écluse. Et s'ils ne revenaient pas ? Je mourrais de faim ! Je mesure ma dépendance, ma fragilité, livrée à moi-même parmi les orchidées tandis qu'une renarde me nargue de l'autre côté du verre. Savent-ils ce que je vis, abandonnée à ma peur et à ma colère ?
Violette, la chatte d'en-haut, m'a confié que nous avions une âme, une plus petite que la leur, bien sûr... Ne serait-ce pas un secret de l'Univers...? Quand je serai très vieille, reviendrais-je sur terre en chat ou en humain ?
Violette affirme qu'il faut être exemplaire... Qu'est-ce qu'un chat exemplaire ? Je crois qu'elle parle d'amour...
Ici, il y a trop de paroles. Je voudrais plus de silence. Mieux voir autour et penser la vie dans sa beauté première, sans gaspillage d'eau ni d'or, simplement. Ici il faut passer par la fraîcheur des ardoises, par-dessus l'orange éclatant des capucines, sous la chevelure de chèvre-feuille tombant de la colline. Je m'invite au portail, en amie de longue date, de la terre et de l'homme.
Ma sieste sur la vieille table en chataîgnier de la véranda est, quoiqu'on en dise, très active. D'un oeil bleu, clair et précis, je contemple un instant l' élan du végétal et, comme un photographe avant la prise de vue, je cherche l'éclairage, repère un détail en gros plan. Ma concentration est intense.
Comment imager cette langue féline à un bipède ?
Mon corps est détendu, ici, personne ne viendra interrompre ma méditation... je suis proche de celle qui partage ma vie et soupire de contentement.
Ma paupière s'est fermée sur une impression de fougères, sur la multiplication des fougères dans l'été. Elles se sont imposées avec les renoncules étouffantes et les jets de ronces. Je souffre intérieurement devant les églantiers étiolés, à demi-abandonnés et me surprends à revenir aux jeunes camélia, rhododendron et rosiers de l'année qui jouissent d'une meilleure lumière. L'harmonie est à resculpter à chaque respiration, un combat sur la matière et sur nous-même...Mais ici, qui est jardinier ? Comment attirer l' humain au travail essentiel de la terre ? Comment vais-je mimer la gaité contagieuse d'une rose épanouie ?
Je ferai en sorte, par l'éloquence de mon regard, que la femme et l'homme empruntent mon pas, et domptent les broussailles pour que leurs mains s'accordent à leur pensée, comme le musicien à son luth. Ainsi le jardin reconstruit sera pépinière du monde et graines et pollens sèmeront l'amour, l'harmonie, l'espérance.
Par la volonté d'une chatte du Siam, je vous le dis !
SL 12.09.08

photos Etmocel
ajouter un commentaire commentaires (0) créer un trackback recommander

I